Psiconautas, interview à Alberto Vázquez et Pedro Rivero

Vazquez & Rivero - Psiconautas

Alberto, le film est adapté de ta bande dessinée originale : comment vous est venue l’idée de Psiconautas ?

Alberto : J’aime l’idée de développer un univers avec mon propre imaginaire tout en gardant un pied bien ancré dans la réalité. Bien sûr dans Psiconautas, il y a une grande part d’imagination, avec un bestiaire et des règles qui lui appartiennent, mais tout cela trouve sa source dans la réalité. Il n’y a rien de bien nouveau, les contes et les fables ont toujours utilisé cela pour prévenir les enfants des dangers et pour parler aussi de la réalité sous une forme détournée. Les thèmes abordés dans le film sont tout à fait actuels : la nécessité pour les adolescents de fuir le contrôle parental, la drogue comme moyen d’évasion, la pollution, le chômage… mais à cela se mêle une forte dimension fantastique… les démons, les objets qui parlent, les esprits des oiseaux morts… etc.

Pedro, comment avez-vous découvert le monde d’Alberto ?

Pedro : J’ai découvert les bandes dessinées d’Alberto grâce à son éditeur. Après avoir lu L’évangile selon Judas, il m’a recommandé Psychonautes et cela m’a tellement impressionné que je lui ai demandé de me présenter Alberto… J’avais dans l’idée de lui proposer de faire un travail en animation autour de son œuvre. Nous nous sommes découvert beaucoup de points communs, tant artistiques que musicaux, et cela nous a convaincu de travailler ensemble. Je venais de terminer un long métrage en animation en tant que producteur, réalisateur et scénariste, et sortais totalement épuisé de cette expérience. J’avais besoin de me décharger de toutes ces responsabilités et de m’appuyer sur une œuvre suffisamment solide pour me lancer dans une nouvelle production. Le fait est que ce que je venais de tenter de faire avec ce long métrage recoupait certains thèmes, comme la fable avec des animaux et les problématiques adultes, dans ce cas, politiques. J’ai été sidéré de voir avec quelle facilité Alberto tirait parti d’une iconographie assez similaire avec autant de réussite et de sensibilité. Ses personnages, l’utilisation du temps, de l’ellipse, de la psychologie montrait là une œuvre très aboutie, bien que l’auteur soit très jeune.

Le film est inspiré de l’œuvre d’Alberto, d’où est venue l’envie d’en faire un film ?
Alberto : Quand Pedro m’a écrit il y a 7 ans, je me souviens que nous nous sommes posés la question de choisir quelle bande dessinée nous pourrions adapter. En discutant, nous avons trouvé que Psychonautes, bien que sombre sur le fond, offrait plus de possibilités poétiques et expressives que L’évangile selon Judas, qui est plus humoristique. Nous nous sommes mis d’accord et avons commencé par écrire un court métrage sur l’un des personnages principaux, Birdboy. C’est comme ça que tout a commencé.
Pedro : Nous avons toujours eu en tête l’idée d’un long métrage comme objectif final.Commencer par ce court était une étape préalable, une exploration dans tous les sens du terme et surtout une carte de visite pour le long. Produire des longs métrages en animation dès lors qu’ils ne sont pas directement destinés à la famille ou aux enfants est compliqué à financer. Faire un pilote d’une minute et demie était une perte de temps et d’argent. Il me semblait plus réaliste de réaliser ce film court comme une œuvre à part entière, et si finalement nous ne réussissions pas à financer le long métrage, au moins nous aurions eu le plaisir d’avoir fait un court métrage.

Comment s’est déroulé votre collaboration ?

Alberto : Après avoir retranscrit le scénario de la bande dessinée et amplifié ses intrigues pour que l’histoire tienne sur la durée d’un long métrage, la plupart des points noirs de l’histoire ont ensuite été résolus grâce au dessin au moment du storyboard. Pedro a ensuite monté l’animatique et là de nouveaux doutes ont surgi et il a fallu continuer à peaufiner. Le scénario était en constante évolution y compris alors que nous étions en production.
Pedro : Le plus important lorsque nous travaillions sur le scénario et, comme l’a dit Alberto, durant toute la production, était de toujours garder l’esprit suffisamment ouvert sur ce qui servait le mieux l’histoire. Bien qu’il soit l’auteur de la bande dessinée, Alberto n’a jamais défendu un point de vue conservateur et il était souvent le premier à se remettre en question ou à proposer de nouvelles pistes. Je crois que cela nous a permis de prendre les décisions importantes sur la narration et le montage jusqu’à la fin du film sans que cela ne pose de réels problèmes. Au quotidien sur le film, nos champs d’action étaient différents, Alberto comme directeur artistique et chef décorateur et moi à l’organisation de l’animation et à la mise en scène avec l’animatique, car nous montions et remontions les scènes jusqu’à obtenir vraiment ce que nous cherchions. Bien sûr nous échangions tout au long des journées sur ce qui était fait et prenions toujours les décisions ensemble, sans trop de discussions, vraiment.

Qu’est-ce que le film amène que la bande dessinée n’introduisait pas ?

Alberto : Déjà il y a dans le film beaucoup de flashbacks et davantage de personnages, même si la trame principale est identique. Le film comporte des intrigues parallèles qui n’existaient pas dans la bande dessinée, ou d’autres qui ont été davantage développées, comme par exemple toute ces “affaires” à propos des ordures et des gaspillages de la société, ou encore l’amplification de l’histoire de Birdboy et sa relation avec l’oiseau psycho. Bien qu’il y ait deux personnages centraux très identifiés – Dinki et Birdboy qui entreprennent chacun à leur manière un voyage dans le monde qui les entoure -, il s’agit en réalité d’une œuvre chorale, puisque les vrais protagonistes sont l’île et ses habitants. De fait, le film a un système narratif qui lui est propre puisqu’il dure 72 minutes et qu’il y a plus de 40 scènes avec de nombreux sauts dans la narration, beaucoup de micros récits… C’est un puzzle que le spectateur doit suivre, l’histoire passant d’un personnage à l’autre assez rapidement. Nous avons utilisé cela pour imprimer une dynamique et pour donner sa personnalité à une narration qui n’a rien de classique. Les flashbacks et les personnages convergent vers une fin commune.
Pedro : Dans la bande dessinée, Birdboy est un personnage relativement passif, tandis que dans le film il devient l’acteur principal de la revitalisation de l’île. Cette initiative tient au fait qu’Alberto s’inquiétait à l’idée d’enfermer l’histoire dans le sentiment d’une perte absolue. Nous avons cherché à offrir une lecture d’espoir sans modifier les faits dramatiques et avons vu que nous pouvions explorer cela grâce à Birdboy et à l’importance de cet héritage culturel et écologique. Ses actions isolées permettaient d’aborder l’avenir d’autres personnages et de l’île elle-même.

Pourquoi avoir mixé un design très enfantin et doux avec un conte aussi sombre ?
Alberto : J’aime que les personnages soient mignons et attachants avec une représentation assez classique, parce que cela les rend plus universels et iconiques, le spectateur est en empathie avec eux. L’utilisation d’animaux anthropomorphes fonctionne ainsi depuis les débuts de l’humanité. Si on parle de quelque chose de plus contemporain, il y a les frères Grimm, les illustrations de Gustave Doré ou Disney.
Pedro : C’est le contraste entre l’apparence innocente des personnages et la brutalité des situations qu’ils vivent qui renforce l’empathie envers eux. Nous nous identifions toujours aux plus faibles, comme nous l’avons vu, la photographie d’un enfant noyé sur une plage aura plus d’impact que les données chiffrées et froides que nous pouvons lire sur le nombre d’immigrants qui périssent chaque semaine en Méditerranée.

Le contexte de la catastrophe écologique donne au film une tonalité très sombre, est-ce pour vous représentatif de la situation actuelle de nos sociétés ?

Pedro : Peut-être que chaque jour nous comprenons mieux, nous sommes davantage conscients que ce monde parfait dans lequel nous croyons vivre est sous la coupe d’un développement industriel disproportionné. Ce monstre dévore tout ce qu’il prétendait nous garantir, à commencer par notre bonheur.
Alberto : Personne d’autre que soi n’est plus à même de se sauver ; nous ne pouvons pas laisser notre bonheur dans les mains des autres. Mais bon, je ne sais pas, vous savez cette histoire est juste imaginaire.