Comme Héctor - le voyageur argentin rencontré par Vasco dans l'île d'Ometepe (L'île de jamais jamais) – le lui avait en effet prédit : "Tu ne pourrais jamais dire d'avoir voyagé en Amérique Latine si tu n'auras pas descendu l'Amazone". Toujours sur les traces de son ami, Vasco suit le cours sinueux du fleuve Napo et s'enfonce peu à peu dans la jungle, vers l'Amazone... le plus long fleuve de la Terre, aimant irrésistible qui attire tous ceux qui rêvent d'exotisme et d'aventure mais qui se révèle, dans les faits, un lieu bien moins excitant et romantique. Tout comme les Conquistadors qui l'ont précédé, Vasco se retrouve bientôt perdu au milieu de nulle part, entouré d'une forêt impénétrable, grouillante de vie et pourtant si déserte. Ce n'est que la rencontre providentielle avec une tribu d'indiens qui lui permettra de continuer son voyage, non plus à la recherche son ami Juan, mais à la recherche de lui même...
Dans Rio Loco, tout comme dans les pages de La pipe de Marcos et de L'île de jamais jamais, Javier de Isusi s’inscrit dans la pure tradition des grands récits d'aventures (les clins d'œil aux œuvres et aux personnages d'Hugo Pratt reviennent presque à chaque page) mais en renouvelle profondément les codes et le contenu. Le héros et ses péripéties sont au centre du récit dont le fil conducteur se déroule suivant sa quête initiatique. Mais Javier de Isusi en multiplie les clés de lecture sans jamais nuire à la fluidité de l'histoire, qu’il mène avec brio, légérété et ironie. Il y brosse subtilement le portrait psychologique de ses personnages, leur conférant ainsi une réelle épaisseur, distillant comme toujours – en filigrane - des références à la situation politique, sociale, culturelle et économique du continent latino-américain. Ce dernier aspect est sans doute l'un des plus originaux de l'œuvre de Javier de Isusi : des luttes pour l'autodétermination à la dénonciation du rôle joué par l'Empire américain, jusqu'aux thèmes liés à l'environnement et à l'interculturalité, de Isusi réinvente le héros romantique en porte drapeau des grandes causes du monde contemporain, tant qu'on n'hésite pas à définir Les voyages de Juan sans Terre comme une bande dessinée altermondialiste. C'est là que s'exprime au mieux le talent de Javier de Isusi : la lecture des trois tomes des Voyages en fait ressortir les grandes qualités de scénariste, parfaitement secondées par un élégant coup de pinceau.
En la tierra de los sin tierra (Dans la terre des sans terre) quatrième et dernier épisode des Voyages de Juan sans Terre, qui se déroule cette fois au Brésil, vient de paraître en Espagne et sera prochainement publié en France par Rackham.
