Notes sur L’Eternaute

L’Eternaute mérite bien que l’on consacre à sa création quelques considérations complémentaires. Sans être exhaustif, ce texte veut contribuer à situer l’œuvre dans son contexte et raconter son exceptionnelle histoire. L’Eternaute est né de l’imagination de Héctor Germán Oesterheld (1917-1978), écrivain, scénariste et éditeur de bandes dessinées argentin. À l’exception de Mort Cinder et des récits dessinés par Hugo Pratt (Sergent Kirk, Ticonderoga, Ernie Pike), l’œuvre de cette figure historique de la bande dessinée argentine est encore largement méconnue en Europe. Pourtant, Oesterheld est sans aucun doute à considérer comme un des pères fondateurs de la bande dessinée moderne. Au début des années 50, dans une Argentine où la bande dessinée était bien plus développée et populaire que dans l’Europe encore meurtrie par les conséquences de la guerre, Oesterheld avait à son actif plusieurs séries à succès. En 1957, L’Eternaute, une histoire de science-fiction, paraît dans l’hebdomadaire de bandes dessinées Hora Cero semanal, à un rythme de trois pages par semaine. La trame de l’histoire n’est, à vrai dire, pas très originale : elle reprend un thème cher à un certain cinéma américain contemporain, celui de l’invasion extraterrestre et de la lutte pour la survie qui s”en suit. Au lieu de s’en tenir à la métaphore de l’invasion communiste (nous sommes alors en pleine guerre froide), Oesterheld y ajoute un peu du sien ; une approche novatrice au récit, qui sans en abandonner le caractère populaire, part d’une écriture de grande qualité pour se concentrer sur la psychologie des personnages. Dans une bande dessinée encore fortement conditionnée par les stéréotypes américains, ses personnages à la personnalité complexe, souvent contradictoire et si proche de l’homme réel, représentent un tournant décisif qui va constituer l’élément central de toute son œuvre. Oesterheld : « J’ai toujours été fasciné par l’histoire de Robinson Crusoe. […] L’Eternaute a été, au moins au début, ma version de Robinson. La solitude de l’homme, encerclé, prisonnier non plus de la mer mais de la mort. Pas vraiment tout seul, mais en compagnie de sa famille, de ses amis proches. Voilà pourquoi l’histoire commence par une famille qui dort dans un petit pavillon, par une partie de cartes entre amis, inconscients de l’invasion aliène qui va bientôt commencer. Ceci était le point de départ, puis l’histoire s”est développée toute seule […] Semaine après semaine, L’Eternaute se structurait ; il y avait bien un canevas mais le contenu de chaque livraison la modifiait sans cesse. Apparaissaient des situations ou des personnages que je n’avais pas imaginés au tout début. […] C’est peut-être pour cela qu’il n’y a pas de protagoniste central. […] Le véritable héros de L’Eternaute est le héros collectif, le groupe d’humains. Ainsi, sans en avoir l”intention, j’ai transposé une de mes convictions les plus profondes : le seul héros vrai est le héros « en groupe », jamais l’individu isolé, le héros solitaire. » Oesterheld y ajoute une touche supplémentaire : l’action ne se déroule plus dans une petite bourgade américaine mais au cœur même de Buenos Aires – dans des lieux familiers à tous ses lecteurs – et entame le récit par un fait exceptionnel pour la ville : une forte chute de neige (il n’avait pas neigé à Buenos Aires depuis 1918 !). Alberto Breccia est pressenti pour dessiner L’Eternaute, mais finalement l’histoire sera confiée au très populaire Francisco Solano López. Elsa Oesterheld, veuve de Héctor : «Je l’ai persuadé de proposer Solano López à la place de Breccia. Je lui ai dit que s’il voulait publier une histoire populaire, le dessin ne pouvait pas être « intellectuel ». Il insista alors [auprès des éditeurs] pour que Solano se charge de l’histoire. » L’Eternaute connait un énorme succès et sa publication continue jusqu’en 1959. Encore aujourd’hui, la version de L’Eternaute dessinée par Solano López est une des bandes dessinées les plus populaires en Argentine, au point qu’on n’hésite pas à la considérer comme partie intégrante de l’identité nationale.

Dix ans plus tard, Oesterheld est approché par la direction du magazine Gente qui lui propose de réaliser une nouvelle version de L’Eternaute. Le projet est ambitieux : la publication doit se poursuivre pendant un an, au rythme habituel de trois pages par semaine. L’Argentine de 1969 est sous le joug de la dictature du général Juan Carlos Onganía et Gente, un hebdomadaire « d’actualités » (aujourd’hui on dirait people) soutient activement le pouvoir en place, comme il continuera d’ailleurs à le faire jusqu’à nos jours. On peut supposer que l”intérêt de Gente pour L’Eternaute est motivé par la grande popularité de l’histoire, doublée par celle de ses auteurs qui, ensemble, ont remporté entre-temps quelques francs succès auprès du public, notamment avec Sherlock Time et, surtout, Mort Cinder.

Depuis le coup d’état de 1955 contre le général Juan Domingo Perón le pays, qui a connu une série presque ininterrompue de dictatures militaires, vient de vivre un soulèvement ouvrier et populaire quasi insurrectionnel (plus connu sous le nom de cordobazo). La lutte politique glisse inexorablement vers le conflit ouvert et armé, la répression menée par l’armée et la police se fait de plus en plus dure. Oesterheld s’est entre-temps rapproché du mouvement péroniste et plus particulièrement de sa faction la plus à gauche. L’année précédente, il écrit une biographie en bande dessinée d’Ernesto « Che » Guevara (dessinée par Alberto et Enrique Breccia) qui est aussitôt saisie par le gouvernement d’Onganía peu après sa publication. Les auteurs sont menacés de mort. L’éditeur avait prudemment proposé que le livre soit publié anonymement mais Oesterheld avait refusé. Oesterheld : « Un homme comme le Che ne mérite pas que sa vie soit racontée en cachette ».

Peu après, il reçoit un coup de fil de l’ambassade des Etats-Unis : on lui propose d’écrire une biographie dans le même style de celle du Che – vivante et directe – mais sur J. F. Kennedy. Oesterheld décline l’offre. Il prépare déjà celle d’Evita Perón, qui ne sera jamais publiée.

Oesterheld est, définitivement, « marqué »…

L’Eternaute de 1969 est donc très différent de celui de 1957. Si la trame n’a pas changé, on ne peut pas en dire autant du contenu. Dans ce nouveau scénario, les références géopolitiques se font plus précises et L’Eternaute version 1969 ressemble de plus en plus à la réalité : la Russie et les États-Unis, les grandes puissances, qui dans la première version se coalisaient pour lutter contre les envahisseurs, s’accordent, dans la version de 1969, pour leur concéder l’Amérique du Sud en échange de leur tranquillité.  Les liens entre peuple et armée tissés pour le bien de la nation, maintes fois soulignés en 1957, disparaissent en 1969 : Oesterheld ajoute des très opportuns guillemets au mot « volontaires » par lequel il désigne les civils enrôlés pour combattre l’envahisseur. Les survivants, qui dans la version de 1957 se joignaient spontanément à l’armée, en 1969 le font sous la menace des armes. Cet Eternaute ne peut pas plaire au gouvernement Onganía qui le fait savoir à la direction de Gente ; le prétexte pour en suspendre la publication est même trop facile à trouver : on s’en prend au travail de Breccia, jugé confus, bâclé. Des lettres de protestation de lecteurs, probablement fausses, font office d’alibi. Oesterheld : « A l’époque l’Argentine était gouvernée par une dictature militaire et mon scénario entrait en conflit avec la ligne conservatrice de l’hebdomadaire. L’excuse [pour interrompre la publication] fut le dessin de Breccia. Son style expérimental ne plaisait pas à l’éditeur qui aurait voulu quelque chose de plus commercial, en accord à une interprétation très particulière des goûts des lecteurs ; des lettres de ces derniers appuyaient (bien évidemment) cette position. » Breccia : « Ils m’ont appelé et ils m’ont dit de changer mon dessin, de le faire plus clair, plus commercial. J’ai répondu que si ça ne leur plaisait pas, ils pouvaient arrêter la publication de L’Eternaute. Après tout, l’éditeur à le droit de le faire, s’il le souhaite. Je sais qu’ils se sont adressés aussi à Oesterheld. Il pensait que ce n’était pas bien de le laisser inachevé. Il proposa de l’écourter, de résumer en deux ou trois chapitres plus de la moitié de l’histoire. Nous fîmes ainsi pendant que la revue continuait à publier des lettres qui attaquaient mon travail. Dans le même numéro où parût le dernier chapitre, le directeur Carlos Fontanarrosa s’excusa pour avoir servi aux lecteurs un met si peu digeste. » L’Eternaute se conclut à la page 50.

À la fin des années 60, la carrière d’Alberto Breccia est à un tournant décisif. Après presque 30 ans de travail ininterrompu dans « l’industrie » de la bande dessinée, pour laquelle il a pourtant réalisé des œuvres remarquables (il suffit de citer Vito Nervio, Sherlock Time ou Mort Cinder, dessiné entre 1962 et 1963), il décide de ne plus « accoucher des pages » (bajar paginas, comme il aimait à le dire) à longueur de journée mais de se consacrer essentiellement à sa recherche personnelle. Cette remise en question coïncide, d”un côté, avec le fort contre-coup émotionnel provoqué par le décès prématuré de sa femme et, de l”autre, avec son engagement dans le projet de l’I.A. (Instituto de directores de Arte) qu’il avait contribué à fonder en 1966 et qui prolongeait de quelque sorte, en défendant une conception plus ouverte de la création et de la bande dessinée, les activités de la Escuela Panamericana de Arte. Crée dans les années 40 par Enrique Lypzic, cette école de bande dessinée par correspondance se valait de la collaboration des “12 artistes célèbres” (dont Roume, Pratt et Breccia). Elle se voulait être une pépinière pour de nouveaux talents (comme, d’ailleurs, ce fut le cas), formant des dessinateurs amateurs à une carrière de professionnels dans cette industrie de la BD à laquelle Breccia avait décidé de tourner le dos. La démarche de l’I.A., en revanche, était multidisciplinaire et organisait l’enseignement autour d’un groupe de personnalités reconnues dans les différents domaines de la création : à côté des cours de dessin et scénario (tenus par le même Breccia) se développait l’enseignement de la peinture, du graphisme, du cinéma d’animation… Le tout étant accompagné d’interventions extérieures, sous forme de conférences, qui pouvaient porter sur les arts plastiques, la littérature ou toutes autres formes de création artistique. L’intention de cette expérience innovante et éphémère n’était pas seulement de former des « créatifs » à une carrière professionnelle et de constituer en même temps un centre de rayonnement culturel dans un pays en constante mutation. Les fréquentations de Breccia au sein de l’I.A. l’auront sans doute influencé et auront nourri son désir de se consacrer à l’expérimentation. Dans Sherlock Time et, plus encore dans Mort Cinder, Breccia s’était progressivement éloigné de son style élégant et sophistiqué (“intellectuel”, comme l’avait fait remarquer Mme Oesterheld), influencé par les grands maîtres de la bande dessinée américaine des années 30, à commencer par Alex Raymond. Dans L’Eternaute, Breccia accomplit un véritable bond en avant dans sa recherche formelle. Le recours à des outils et des techniques peu orthodoxes (il suffit de penser à l’utilisation d’une lame de rasoir en guise de couteau à peintre, que l’on peut retrouver dans les pages de Mort Cinder) est déjà au service de son but ultime : s’affranchir totalement de « son » style, le métamorphoser sans cesse en l’adaptant au contenu de l’histoire, à son atmosphère. A partir de L’Eternaute, cela deviendra la préoccupation principale de l’artiste, la source d’un série d’œuvres majeures de la bande dessinée (Les mythes de Cthulhu, Un tal Daneri, Perramus, Rapport sur les aveugles, les adaptations de Poe et Lovecraft, celles des grands classiques de la littérature latino-américaine…) mais aussi l’origine des déboires de Breccia avec les éditeurs de tout temps et de tout pays convaincus, eux, que son style aurait du rester figé à jamais.

Dans les pages de L’Eternaute, Breccia oppose à son dessin « intellectuel » des matières et des lumières nouvelles, crées avec une lame de rasoir, le collage, le grattage, l’encre de chine répandu en soufflant sur la surface de la feuille ; il étale au pinceau ou avec un simple bout de bois, des mélanges d’encre, d”essence, d”huile ou de colle de menuisier. Des masses indistinctes qui planent sur les protagonistes du récit. Enveloppées dans l’air poisseux de la chute de neige mortelle, les immeubles et les monuments de ce Buenos Aires cauchemardesque écrasent les survivants dans leur lutte incessante avec des envahisseurs qui semblent sortis des hallucinations d’un alcoolique. Case après case, page après page, Breccia amplifie l’atmosphère angoissante du récit d’Oesterheld : la violence est totale et immanente, sinistre présage de la tragédie à venir. Le lecteur est enfermé dans la même combinaison étanche que les derniers défenseurs de la ville. Nous sommes loin, très loin, de l’esthétique vériste de Solano Lopez, de son trait rassurant. Les temps ont changé, L’Eternaute aussi.

Année 1976 : la machine répressive d’état entame déjà sa marche inexorable vers le funeste et criminel “Processus de réorganisation nationale”. Depuis quelques années, Oesterheld, comme d’ailleurs une bonne partie de la gauche argentine, s’est rallié à l’aile gauche du mouvement péroniste. Il est militant Montonero et responsable du secteur presse. Les bandes dessinées qu’il écrit et publie dans la revue de l’organisation sont un constant appel à l’action politique. Ses héros sont des gens du peuple, les exploités et les laissés-pour-compte dont la prise de conscience débouche sur la seule issue possible : la résistance, l’insurrection, les armes à la main s’il le faut. Ce n’est pas assez : L’Eternaute, sa bande dessinée mytique, doit être aussi porteuse de ce message. Il décide d’en reprendre la publication, toujours avec Solano Lopez et l’aventure reprend là où elle s’était arrêtée : devant la maison de Juan Salvo, où Germán, le scénariste, hésite à raconter à ses amis les révélations de l’Eternaute. Dans L’Eternaute de 1976, Germán n’est plus un simple auditeur. Il devient le protagoniste, le héros : la fiction est devenue le miroir de l’existence de son auteur qui fait désormais de la lutte politique la principale raison de sa vie. Le mythe du « héros collectif » laisse définitivement place à l’exaltation du militant révolutionnaire, de l’avant-garde armée, de la discipline et de l’obéissance due et nécessaire pour accéder à la victoire finale. Jamais L’Eternaute, histoire de science-fiction, n’a été si proche de la réalité. Jamais son protagoniste ne s’est autant confondu avec son auteur. Oesterheld est déjà entré dans la clandestinité, il livre son scénario à Solano López par porteur interposé. Parfois, il en dicte les chapitres depuis un téléphone public.

Oesterheld disparaît le 21 avril 1977, enlevé par un escadron de la mort. Détenu et torturé dans plusieurs prisons clandestines, il est vu vivant pour la dernière fois dans celle qu’on appelle, avec un humour sinistre, « l’Hôtel Sheraton ». Ana María Caruso, détenue à « l’Hôtel Sheraton », dans une lettre écrite en captivité : «  Maintenant nous avons avec nous Le Vieux, l’auteur de L’Eternaute et de Sergent Kirk. Vous vous en rappelez ? Le pauvre vieux passe ses journées à écrire des bandes dessinées que, jusqu’à présent, personne n’a l’intention de publier ». Oesterheld est assassiné probablement en janvier 1978. Son corps n’a jamais été retrouvé.