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Dimanche, 11 Octobre 2009 14:59

Les quatrièmes de couverture ont les jambes courtes

par Calico Jack

Chez un libraire, une haute pile attire mon attention;  l'élégant coup de pinceau de Hugo Pratt sur la couverture : Sandokan, le Tigre de Malaisie ! Adolescent, je le lisais dans l'hebdomadaire qui le publiait en Italie et que mon père achetait tous les dimanches.

Les souvenirs teintés de nostalgie prennent le dessus : ces pages m'ont fait aimer la bande dessinée et j'en suis pas encore guéri : j'y ai lu Pratt pour la première fois, adoré ses histoires fabuleuses quoique un peu dures à comprendre, son dessin élégant, dynamique, qui ne rassemblait à aucun autre.Je n'avais plus jamais revu ce travail depuis quarante ans !

Je commence à feuilleter le livre et je ne peux m'empêcher de sourire :  ça saute aux yeux qu'en dessinant Sandokan, Pratt devait  avoir la tête ailleurs, certainement à la Ballade qui était en train de naître à la même époque. Janez est un Corto Maltese à moustaches, Marianne ressemble comme une goutte d'eau à Pandora (ou peut-être à Ann), les pirates malais sont les mélanésiens du Moine aux étranges coiffures et des pirogues polynésiennes virevoltent autour des praos malais. Sandokan à tout l'air d'une « générale » de la Ballade : des cadrages et des cases entières se retrouvent, à l'identique, dans les deux histoires ; je m'amuse à repérer d'autres cases, d'autres cadrages, qu'on retrouve dans les histoires que Pratt publiait dans Pif. Je relis les textes : une adaptation très pépère du roman de Salgari, formatée pour le public d'adolescents et pré-adolescents à qui ces pages s'adressaient. Nous sommes à des années lumière de distance des dialogues flamboyants du maître vénitien, de ses subtilités, des grands « blancs » qui forcent le lecteur à s'arrêter longtemps sur une case, à saisir l'atmosphère à travers le dessin. Rien d'étonnant de découvrir que le récit s'arrête net sur une réplique (« Au diable ! »), les mêmes mots - peut-être- que Pratt a pu dire en laissant tomber Sandokan pour se consacrer entièrement aux aventures d'un autre genre de pirate. Je renferme donc Sandokan comme on renferme un livre de souvenirs : ceux de ma jeunesse et ceux qui renvoient fatalement aux pages de l'immense œuvre qui est venue après et dont ce Sandokan n'est qu'un pâle aperçu.

En glissant le livre dans son emboîtage, je m'attarde sur le texte que l'éditeur y a imprimé et qui se conclut par un, en capitales, « PLUS QU'UN CHEF-D'OEUVRE, UN ÉVÉNÉMENT ! ». Je me dis qu'il y a du y avoir un problème à l'imprimerie, ou à la relecture du texte, car ce « PLUS » est resté à la place du « PAS » qu'il aurait fallu y mettre et une ligne a sauté, celle qui dit que ce «superbe roman graphique » est inachevé et il envoie au diable son lecteur à la page 69. Après réflexion, j'arrive à la conclusion que cette ligne ne se réfère pas à l'œuvre de Pratt mais au texte lui-même, véritable chef-d'œuvre de roublardise. L'événement dont on parle est certainement  l'emberlificotage des candides qui, comme moi, ont cru un moment d'avoir entre les mains LE livre perdu de Hugo Pratt.

Attention aux quatrièmes de couverture, elles ont les jambes courtes et un long nez !

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